Laurent Viens: créer à mi-chemin entre goudron et dentelle

Laurent Viens: créer à mi-chemin entre goudron et dentelle

Laurent Viens dans son atelier de Pike River.

Crédit photo : Le Canada Français – Jessyca Viens-Gaboriau

CULTURE. La lumière du début d’automne illuminait l’atelier de Laurent Viens à Pike River lors du passage du journal, faisant de cet espace vitré un petit halo où on est bien. Café à la main, le peintre et sculpteur plutôt discret a accepté de lever le voile sur son travail et même sa vie avec laquelle ses oeuvres sont intimement liées. Car le créateur fait partie de ceux dont la carcasse plutôt coriace cache tout un tissage d’émotions.

Laurent Viens le dit lui-même, il est «un affectueux défectueux». Il n’a pas toujours été tendre. Il n’a pas toujours été élevé dans la dentelle non plus. Mais le temps l’a assagi, adouci. Alors qu’il marche maintenant dans la cinquantaine, il est capable de baisser sa garde pour un cercle bien sélectif.

Ce combat entre son monde intérieur et celui de l’extérieur a marqué sa carrière artistique. Celui qui travaille des matériaux comme le goudron et la gravure de panneaux de bois avec une scie ronde ne fait pas dans les doux visages colorés. Il a choisi de s’exprimer intensément, s’abandonnant à une méthode de création instinctive où le geste n’est fluide que lorsqu’il est en harmonie avec son subconscient.

Aussi bruts que les matériaux puissent être, il s’en dégage une grande délicatesse à la fin. Une harmonie sinueuse dans laquelle s’entrelacent les couleurs (les rouges, les bleues, les déclinaisons de terre, de gris, le noir) et les formes concaves et convexes forgées dans le bois notamment. Comme quoi tout peut devenir poésie, même quand ça part sur le rough.

Débuts

Il faut remonter dans le passé pour comprendre celui dont les œuvres de grands formats peuvent avoisiner les 10 000$. L’enfant qui a été balloté dans les foyers nourriciers n’a pas eu accès facilement à l’art. Il se souvient d’une famille où il n’avait pas le droit de dessiner, ni d’avoir de crayons.

«Quand j’allais à l’école, ce qui était plutôt rare, je volais les crayons que les autres jetaient, confi-t-il. Je les mettais dans une boîte de tôle et j’allais l’enterrer. Je dessinais en cachette et vendais mes dessins. Mais en fait, c’était pour avoir de l’amour. Tu ne fais pas ça pour être haï, mais pour être aimer. C’est pour ça que je n’ai jamais pu être un artiste socialement engagé.»

Parler de ses débuts en arts est plutôt difficile pour Laurent Viens. Surtout, qu’on ne lui a jamais dit que ce qu’il faisait s’appelait ainsi. «J’ai jamais commencé à faire de la peinture, dit-il. Je vivais dans des ruelles avec des familles où les arts n’existaient pas, on parle d’un milieu ouvrier. J’en faisais donc sans le savoir, car personne ne pouvait mettre un mot sur ce que je créais. C’était naturel.»

Frère Jérôme

C’est au Frère Jérôme et à sa dernière famille d’accueil, qui deviendra sa famille légitime, que le créateur, reconnu tout d’abord pour ses peintures à la spatule, puis pour ses panneaux de bois incrusté à la manière des tunnels de fourmis, doit ses premiers pas dans le monde officiel des arts visuels.

«C’était plus un humaniste qu’un pédagogue, se rappelle celui qui est entré dans la classe du Frère Jérôme à 12 ans. Mon père et ma mère me voyaient aller et voyaient mon talent. Ils ont choisi le bon professeur pour moi, car il ne me disait pas quoi faire. Il installait un paquet de papier et me disait : vas-y mon Laurent, barbouille. Je te remplissais ça sur un méchant temps.»

Bien que L’Atelier du Frère Jérôme était destiné aux cours pour adultes, Laurent Viens a pu bénéficier de cet encadrement. «Il trouvait que j’avais des choses à dire, dit-il à propos du professeur dont l’enseignement s’inscrit dans la lignée de Borduas et des automatistes. J’y suis resté cinq ans. C’est lui qui a mis le mot artiste sur ce que je faisais.»

Artiste

Ne dites toutefois pas à Laurent Viens qu’il est un «artiste». De grâce. Ce terme, qu’il estime évoqué à toutes les sauces, le rend plutôt mal à l’aise en raison de «l’auréole» qui lui est souvent associée.

«J’ai de la misère, car il est galvaudé de façon gigantesque, explique-t-il. Désolé, mais c’est avec le temps que tes pairs pourront te l’accorder. Encore là, ça dépend qui ils sont. Mais te l’accorder à toi-même… pour être honnête, ça prend une vie. J’espère un jour y arriver. Je travaille fort avec passion, mon cœur et mon respect.»

Il préfère et utilise le nom de créateur qu’il trouve juste et humble. Au même titre qu’un plombier, qu’un architecte, ou tout autre emploi, celui lié aux arts visuels consiste à créer quelque chose selon sa pensée. «Mais ça se peut que tu ne gagnes pas bien ta vie, conseille-t-il aux jeunes. Il n’y a pas de retour à avoir. T’es chanceux et tu vivras libre. Le retour, c’est du gravy.»

Travail

Son atelier de Pike River, où il habite depuis son départ de Saint-Jean il y a quinze ans, fait foi de son travail acharné. Des dizaines d’oeuvres y sont accrochées ou entassées. Vestiges de ses créations qui peuvent parfois prendre quatorze heures. «Ce n’est pas le temps qui est important sur un tableau, mais l’intensité qu’on y met.»

Certaines ont aussi disparu, comme la majorité de sa dernière exposition Face à Face qui ont terminé sous la presse de la cour à scrap en réaction aux critiques mitigées. «J’essaie de me corriger de ça, dit-il. Je revirais la colère contre moi. J’ai fait des feux de camp avec parfois 20 ou 30 tableaux. Avec le recul, je me dis qu’il devait y en avoir quelques-uns de bons là-dedans!»

Le feu a aussi emporté le travail de plusieurs mois en 2012, alors qu’un incendie a ravagé son atelier, anéantissant presque complètement la collection destinée à une exposition new-yorkaise. Sur 80 tableaux réalisés sur panneaux de bois, un seul a été sauvé. Ce qui a créé la série de reproduction Renaicendre.

«Ça m’a donné un coup dans les dents, surtout financièrement. Mais je n’ai pas eu de trouble avec ça, car je voyais le monsieur de 75 ans de qui je louais la shop et qui habitait en haut. Je me disais, le soir quand j’étais couché dans mon lit, que j’avais toujours un toit, mais pas lui. Ça m’a donné la force de recommencer.»

Femmes

C’est grâce aux femmes que Laurent Viens affirme s’être enfin trouvé. «Ce sont des êtres géniaux, lance-t-il. J’ai beaucoup de respect pour elles. Les hommes sont des péteux de bretelles alors que les femmes sont plus discrètes, mais en fin de compte ce sont elles qui mènent la barque!»

En hommage à celles par qui il s’est bâti, Laurent Viens caresse un projet d’exposition. «Ça serait une criss de grosse exposition», lance à la blague celui qui en raison de son enfance s’est cherché dans nombre de relations.

«La séduction me donnait une confiance, c’est pour ça que j’ai eu 589 femmes, philosophe-t-il en lançant un chiffre au hasard. C’était l’fun de séduire et de voir jusqu’à quel point elles m’aimaient. En même temps, c’est aussi 589 peines. […] Construire une relation d’amour, c’est la même affaire qu’un tableau, mais ça, j’ai pu bien le faire.»